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“Adieu monde cruel” est le grand film sensible de cette rentrée

Les films sur l’adolescence ont un grain particulier. En plaçant leurs personnages sur ce fil ténu qui relie l’enfance aux prémices de l’âge adulte, ils dressent le portrait sensible d’une étape fondatrice, tra...

Les films sur l’adolescence ont un grain particulier. En plaçant leurs personnages sur ce fil ténu qui relie l’enfance aux prémices de l’âge adulte, ils dressent le portrait sensible d’une étape fondatrice, traversée par des émotions dont l’intensité peut surprendre. On dit souvent que c’est l’âge des premières fois, et c’est sans doute vrai. Mais ce qui rend cette période si singulière, et si féconde d’un point de vue cinématographique, tient aussi à un paradoxe : alors même qu’il découvre le monde, l’adolescent a souvent le sentiment de vivre ses derniers instants d’insouciance, de quitter ce qu’il a toujours connu sans encore savoir vers quoi il se dirige. Une sensation de vertige et d’incertitude qui imprègne les expériences de cette jeunesse, et qui intéresse particulièrement Félix de Givry pour son passage derrière la caméra. Après le succès d’Arco, le film d’animation réalisé par Ugo Bienvenu, qu’il a coscénarisé et produit, le trentenaire se tourne vers ses propres souvenirs – et les douleurs qui les accompagnent – pour donner naissance à une histoire aux couleurs étonnamment lumineuses. Tourné en Super 16 et dévoilé à travers une affiche illustrée par Laura Passalacqua, le projet prolonge l’univers du duo de cinéastes, tous deux cofondateurs de la société de production Remembers.

Dans Adieu monde cruel, Félix de Givry raconte l’histoire d’Otto, un adolescent de 14 ans qui décide de s’extraire, pour un temps, de toute la violence du monde. Il trouve refuge dans un foyer religieux à la lisière de son village, avant d’être retrouvé et aidé par une camarade de classe. Celle-ci lui offre alors la possibilité de se cacher dans une chambre inoccupée du petit hôtel tenu par sa mère. S’engage ainsi un merveilleux conte initiatique, où le réel se mêle à l’imaginaire et où les frontières entre les deux deviennent progressivement poreuses… À l’image, peut-être, de ce qui se joue dans l’esprit d’un adolescent en pleine construction. Pour mieux comprendre ce passage à la réalisation, et la manière dont Félix de Givry a puisé dans son propre vécu pour composer le personnage d’Otto, nous sommes allés à sa rencontre.

Vogue France. Il s’agit de votre premier long-métrage. Quel a été son point de départ ?
Félix de Givry. C’est parti d’une expérience que j’ai vécue à l’adolescence, qui est assez proche de celle du personnage. Au collège, j’ai été harcelé pendant plusieurs années. L’idée était de partir de cette réalité autobiographique pour aller progressivement vers la fiction. Je précise que je n’ai évidemment pas vécu tout ce que l’on voit à l’écran, sinon vous en auriez peut-être entendu parler dans Le Parisien… J’ai donc voulu transformer la douleur en quelque chose de cathartique, montrer comment la vie pouvait recommencer. C’est une histoire d’amour, finalement.

Et au cœur de cette histoire se trouve le personnage d’Otto Vidal, joué par Milo Machado-Graner. Pourquoi était-il parfait pour ce rôle, selon vous ?
Milo a apporté énormément de choses au personnage. Anatomie d’une chute est sorti au moment où nous commencions à faire le casting, donc il y avait déjà une forme d’évidence. J’aimais aussi l’idée de travailler avec un acteur qui avait déjà tourné. Souvent, à cet âge-là, les comédiens n’ont pas encore beaucoup d’expérience, et comme c’était un rôle assez dur à jouer, je trouvais important de choisir quelqu’un qui avait déjà conscience de ce que représente un personnage, de ce que cela implique de l’incarner. Et puis, le fait qu’il ait déjà une petite image publique était intéressant aussi. Comme c’est un personnage que l’on cherche, qu’on suit et dont on parle, le voir ensuite dans les journaux, à la une ou dans les médias, rendait les choses beaucoup plus crédibles. Tout à coup, on y croit vraiment.

Milo dégage également une grande mélancolie.
Il bouge énormément pour la cacher ! Mais moi, ça m’intéressait aussi d’essayer d’accéder à cette mélancolie, et de faire un bout de chemin avec lui là-dessus.

Dans le film, la rencontre d’Otto avec le personnage de Léna fait basculer le récit. Elle déplace totalement sa trajectoire.
Dès le scénario, il y avait l’idée qu’un personnage féminin serait le point de bascule du récit. Au départ, on s’était peut-être davantage dit : “Léna arrive, c’est la lumière.” Et puis, finalement, Jane [Beever, l’actrice qui incarne Léna dans le film, ndlr] est arrivée et les choses ont évolué. C’est un personnage qui porte elle aussi une forme de douleur. Ce qui est beau, c’est de voir comment l’un et l’autre vont s’aider à dépasser cette souffrance et à réussir à trouver leur place dans le monde. La rencontre entre les deux personnages est devenue celle de deux êtres un peu mystérieux, un peu bizarres, qui, en se reconnaissant dans leurs bizarreries respectives, arrivent finalement à se faire du bien.

Adieu monde cruel de Flix de Givry

© Arte France - Remembers Iliade et films - U Media

Parlez-nous du rapport au temps. On ne sait jamais vraiment à quelle époque on se trouve, ni combien de temps s’est écoulé entre chaque scène. Pourquoi avoir choisi de troubler ainsi les repères temporels ?
Déjà, je pense que l’adolescence est un moment où le temps est un peu brouillé. On ne sait plus exactement où on se situe : on n’est plus tout à fait enfant, pas encore tout à fait adulte. Et puis, parfois, on peut vivre un été en deux semaines et avoir l’impression d’avoir vécu toute une vie. D’ailleurs, à un moment, le film s’appelait Un an comme toute une vie. C’était le titre d’une toute première version du scénario, beaucoup plus lente. Cette idée du temps était donc déjà là. Ensuite, j’aimais l’idée que leur histoire puisse avoir lieu à n’importe quelle époque, alors même que le sujet du film est très actuel. C’était une manière d’avoir, en quelque sorte, une autre face de la médaille : prendre un sujet très contemporain et le traiter de façon presque théâtrale.

Si votre film a quelque chose de très romanesque, presque comme un conte, il reste malgré tout proche du réel.
Je pense qu’on peut se projeter dans les situations, s’identifier à des choses très réalistes, tout en ayant pleinement conscience que c’est de la fiction qui se déroule sous nos yeux. Et c’est aussi ce qui permet de prendre du plaisir à suivre l’histoire. Je trouve qu’on a parfois perdu, au cinéma, ce côté cathartique. La fiction permet de prendre de la distance avec le réel. Or, depuis un certain temps, beaucoup de films cherchent au contraire à gommer cette frontière, à se rapprocher le plus possible du réel dont ils sont issus. Moi, j’ai plutôt envie de faire l’inverse : assumer que c’est de la fiction, interrompre complètement notre crédulité et nous plonger dans une histoire avec des personnages de fiction. Je trouve que c’est justement ça qui est génial. Après avoir traversé cette expérience un peu cathartique, on peut revenir au monde différemment. Cela permet aussi, selon moi, de se reconnecter à des émotions qui, dans la réalité, peuvent être un peu figées.

Pourquoi avoir choisi Françoise Lebrun pour la voix off ?
J’adore sa voix, et j’adore sa façon de parler, sa manière de dire les mots et les phrases. C’est un peu comme un musicien qui interprète une partition. Il y a chez elle une douceur et une tendresse que j’aime beaucoup. Et justement, elle a presque quelque chose d’une fée : elle vient de loin. Sur le papier, c’était peut-être un choix un peu étrange, notamment parce qu’il s’agit de la voix d’un personnage qui ne fait pas partie de l’histoire. Mais je crois que j’aime aussi cette forme d’étrangeté. Je me suis rendu compte après coup. Elle crée une incertitude : qu’est-ce qui a vraiment existé ? Qu’est-ce qui relève du souvenir, de l’imaginaire ? Et ça, c’est quelque chose qui me touche beaucoup, parce que ça rejoint aussi mon rapport au monde. J’aimerais qu’on soit davantage attentifs à toutes ces choses incroyables qui nous entourent, à ce qui peut sembler étrange ou merveilleux dans la réalité.

Vous faites appel à Arnaud Toulon, qui avait aussi composé la musique d’Arco, le film d’Ugo Bienvenu dont vous êtes le co-scénariste.
C’est vrai qu’en animation, les mélodies, les longs génériques et les grandes musiques de film sont encore très présentes. J’aimerais bien que cette tradition revienne dans le cinéma. D’ailleurs, elle existe encore chez certains cinéastes contemporains. Paul Thomas Anderson, par exemple, travaille avec le même compositeur depuis quinze ans. Ce n’est pas forcément une musique aussi expansive, mais il y a souvent un thème qui revient. Ce n’était pas vraiment une démarche politique de ma part, mais presque.

Adieu monde cruel de Flix de Givry

© Arte France - Remembers Iliade et films - U Media

Dans Adieu monde cruel comme dans Arco, vous racontez une histoire à hauteur d’enfant. Quels liens faites-vous entre ces deux films ?
C’est assez amusant, et j’en parlais justement avec Ugo : au fond, les deux films racontent presque la même histoire. Dans les deux cas, il y a une fille qui rencontre un garçon, qui doit le cacher. Dans cette échappée un peu clandestine, ils vont apprendre à se connaître et surtout imaginer un monde meilleur. Dans Arco, c’est un monde meilleur au sens littéral, puisqu’il s’agit d’imaginer un futur différent. Mais dans les deux films, il y a cette idée d’une promesse à la fin, une promesse que l’on laisse aussi aux spectateurs : celle de pouvoir imaginer et, peut-être, construire ce monde meilleur. C’est assez drôle de voir à quel point les deux films ont finalement plus de similitudes que je ne l’aurais pensé. En même temps, c’est assez logique : c’est moi qui ai écrit les deux ! Même si, évidemment, les films sont très différents par ailleurs.

Les avez-vous écrits en même temps ?
Vraiment très en même temps, même un peu trop ! [rires] Du coup, forcément, ça explique aussi pourquoi, dans mon esprit, les deux films peuvent se répondre.

Dans Adieu monde cruel, vous vous intéressez moins à la souffrance qui mène au suicide qu’à la honte qui suit cette tentative. Pourquoi ce sentiment vous semblait-il important à explorer ?
Parce que, pour moi, c’est le cœur du harcèlement : la honte. La honte d’être qui l’on est. Je m’en suis vraiment rendu compte pendant le tournage. Quand Otto est dans ce foyer, je me suis demandé pourquoi il ne rentrait pas chez lui. Il aurait pu retrouver sa mère, être réconforté. Mais il en est incapable parce qu’il a trop honte. Et ce n’est pas seulement à cause du geste qu’il a commis : il a surtout honte d’être lui-même.

Marie-Stéphane Imbert est créditée à la fois comme scénariste et cadreuse sur le film. Comment avez-vous pensé cette collaboration ?
J’aimais l’idée que Marie-Stéphane soit là sur le tournage et qu’on puisse continuer à penser l’histoire ensemble, comme j’avais pu le faire moi-même sur le plateau d’Arco. Je trouvais intéressant et précieux de réinventer les places. Il y a quelque chose qui me plaît beaucoup dans l’animation et que l’on retrouve moins dans la prise de vue réelle : les gens changent davantage de rôle. Un animateur peut être réalisateur sur un film, puis travailler au storyboard sur un autre. Il y a quelque chose de moins hiérarchique, de plus pluriel, où les gens ne sont pas enfermés dans des cases. D’une certaine manière, c’est aussi le cas de Tara-Jay Bangalter, le chef-opérateur du film : c’était l’acteur de mon premier court-métrage, lorsqu’il avait 14 ans.

Adieu monde cruel de Flix de Givry

© Arte France - Remembers Iliade et films - U Media

Qu’aimeriez-vous que le spectateur garde du film après l’avoir vu ?
J’aimerais qu’on puisse se dire qu’il y a quelque chose, juste à côté de nous, qui n’est finalement pas si loin. Quand j’étais au collège, j’avais vraiment l’impression d’être enfermé, que le monde était tout petit : les salles de classe, les quelques rues autour du collège, les mêmes personnes… À cette époque, j’aurais tellement aimé que quelqu’un me dise : “En fait, il suffit d’aller 200 mètres plus loin pour découvrir qu’il y a d’autres gens comme toi, des gens à qui tu peux parler, qui comprendront qui tu es.” J’aimerais que le film donne envie de faire ces 200 mètres et de croire qu’il existe, juste un peu plus loin, quelque chose de beau.

Adieu monde cruel, de Félix de Givry, avec Milo Machado-Graner et Jane Beever, actuellement au cinéma.