À Ulaan Chab, dans la steppe chinoise, les data centers syphonnent les abreuvoirs des moutons
L’aridité est l’élément le plus frappant à Ulaan Chab. Dans ce qui constitue la région pastorale de steppe la plus proche de Pékin, les anciens aiment à rappeler qu’“une sécheresse se produit neuf années sur di...
L’aridité est l’élément le plus frappant à Ulaan Chab. Dans ce qui constitue la région pastorale de steppe la plus proche de Pékin, les anciens aiment à rappeler qu’“une sécheresse se produit neuf années sur dix, à chaque printemps”. Avant même d’avoir eu le temps de s’infiltrer dans le sol, l’eau qui tombe du ciel disparaît sous l’effet des rayons brûlants du Soleil, emportée par les vents violents de la steppe.
En 2022, une sécheresse estivale a même succédé à une sécheresse printanière, soit deux épisodes en l’espace d’une seule année. En juin 2023, une grave sécheresse a compromis l’approvisionnement en eau de centaines de milliers de têtes de bétail, et près de 10 000 personnes ont été provisoirement privées d’eau courante.
Pourtant, lorsqu’on lève les yeux, qu’est-ce qui s’étend à perte de vue dans cette région désolée ? D’immenses centres de données. Leur implantation à Ulaan Chab a fait l’objet de 89 accords signés notamment avec Huawei, Alibaba, Kuaishou, Tencent, Baidu, ByteDance, et même DeepSeek, qui vient de procéder à une levée de fonds de plus de 50 milliards de yuans [6,4 milliards d’euros]. Et si tous ces grands acteurs de la tech, des nouvelles technologies, sont présents sur place, ce n’est pas pour économiser l’eau, mais bien pour la consommer.
Un grand centre de données qui utilise le refroidissement par évaporation peut en effet consommer jusqu’à plusieurs millions de litres d’eau par jour en été – soit une consommation annuelle équivalente à celle d’une ville de 30 000 à 40 000 habitants. Tandis que plane sur les éleveurs la menace de ne plus pouvoir remplir les abreuvoirs de leurs bêtes, les tours de refroidissement des salles de serveurs fonctionnent jour et nuit.
Chacun le sait, l’IA consomme beaucoup d’eau. Mais paradoxalement, les centres de données qui lui sont consacrés sont presque tous implantés dans des zones arides souffrant d’une grave pénurie d’eau. Selon un article de The Guardian publié en juin 2026, sur les 809 centres de données devant être construits aux États-Unis, 517 seront situés dans des régions ayant connu de longues périodes de sécheresse.
Pour quelle raison ? Un centre de données est au fond une gigantesque usine de chaleur : lorsque des dizaines de milliers de processeurs graphiques haute performance tournent à plein régime, cela nécessite d’évacuer une charge thermique comparable à celle d’un four d’unité sidérurgique, sous peine de voir les performances des puces chuter brutalement et provoquer des pannes à grande échelle.
D’un point de vue technique, la méthode la plus éprouvée et la moins coûteuse pour réduire les coûts de refroidissement est le “refroidissement par évaporation”. Cela consiste à pulvériser de l’eau sur des caloducs afin de dissiper la chaleur par évaporation. Le principe est le même que lorsqu’on asperge d’eau un sol en béton brûlant en été pour le rafraîchir. Ainsi, la sécheresse et le froid extrême constituent la “climatisation gratuite” idéale pour les centres de données.
Le paradis des investisseurs
C’est ce genre de considérations qui a conduit les investisseurs à choisir Ulaan Chab. Cette capitale de la puissance de calcul dispose en effet de trois atouts majeurs.
Premier atout : le froid. Grâce à sa température moyenne annuelle de seulement 4,3 °C et une température humide faible en été, il est possible de laisser à l’arrêt les compresseurs de refroidissement par évaporation plus de 70 % du temps, et la consommation d’électricité destinée à dissiper la chaleur s’en trouve réduite de 30 %.
Deuxième avantage : une électricité bon marché. Ici, le prix de l’électricité au compteur s’élève à seulement 0,25-0,35 yuan du kilowattheure, soit beaucoup moins que dans l’est du pays. Qui plus est, la latence du réseau est de seulement 4,2 millisecondes vers Pékin.
Enfin, le site compte pléthore de ressources foncières. Ulaan Chab s’étend sur une superficie totale de 54 500 km², avec une population de moins de 1,7 million d’habitants permanents, soit une densité qui dépasse à peine les 30 habitants au kilomètre carré. Il est possible d’acquérir des terrains à un coût extrêmement bas sur les vastes étendues du désert de Gobi. Il faut savoir qu’un parc industriel d’une capacité de 1 gigawatt occupe souvent plusieurs centaines d’hectares.
Pour toutes ces raisons, Ulaan Chab a été désignée “zone spéciale pour la puissance de calcul”, idéale pour les investisseurs. Et de fait, fin 2025, 84 projets d’implantation ont été signés dans la région, pour un investissement total dépassant les 500 milliards de yuans [64 milliards d’euros].
Mais d’autres chiffres, moins reluisants, n’apparaissent jamais dans les brochures de présentation d’Ulaan Chab à destination des investisseurs. En effet, les ressources en eau par habitant de la ville ne s’élèvent qu’à 484 m3, soit moins d’un quart de la moyenne nationale. Après avoir été classée en zone de surexploitation des eaux souterraines, la bannière centrale droite de Chahar [une subdivision administrative héritée de la tradition mongole, et placée aujourd’hui sous la juridiction d’Ulaan Chab] a été sommée d’y remédier. Dans le district de Shangdu, on a ordonné la fermeture de 2 008 puits équipés de pompes électriques depuis 2020, ce qui a permis d’éviter le prélèvement d’une vingtaine de millions de mètres cubes d’eau souterraine par an.
Compte tenu de ces ressources hydriques limitées, il est normal que la présence de centres de données, si gourmands en eau, devienne tôt ou tard source de tensions.
En mars dernier, l’office de gestion de l’eau de la région autonome de Mongolie-Intérieure a lancé une campagne spéciale de lutte contre les prélèvements d’eau illégaux. En avril, les responsables des différents bannières et districts d’Ulaan Chab ont tenu des réunions au cours desquelles ils ont estimé que la question la plus grave, à traiter en priorité, était celle “des prélèvements d’eau non autorisés par des entreprises industrielles et des nouveaux prélèvements non conformes dans les zones de surexploitation des nappes phréatiques”. En juillet, une demande de mise en conformité a été envoyée à toute une série de contrevenants.
On voit donc qu’au printemps, alors que des milliards de yuans affluaient à un rythme accéléré dans des projets de puissance de calcul de l’ordre du gigawatt, les autorités locales s’employaient à fermer une poignée de forages profonds non conformes. Quelle quantité d’eau consomment les centres de données ? C’est un secret commercial. L’accès à l’eau est-il un sujet de profonde rivalité entre les centres de données et les éleveurs ? Oui. Et pourtant, force est de constater que la question n’a jamais été vraiment mise sur la table.
Du médiocre au dérisoire
Dans les statistiques officielles, on ne trouve pratiquement aucune indication sur la consommation d’eau des centres de données. Pour en savoir plus, il faut se plonger dans les rapports ESG [sur les aspects environnementaux, sociaux et de gouvernance] des grands groupes, même si le sujet de l’eau y est réduit à sa portion congrue.
Ainsi, dans le rapport ESG 2025 de Tencent [le géant qui détient notamment WeChat], une place importante est accordée aux progrès en matière de neutralité carbone et à la part d’électricité verte, qui a fait un bond spectaculaire pour atteindre les 82,9 %. Le tableau des indicateurs clés de performance comporte bien une ligne indiquant que la consommation totale d’eau en 2025 a dépassé les 12 millions de mètres cubes, mais on ne sait pas quelle part de cette eau provient des nappes phréatiques de régions touchées par la sécheresse, faute de ventilation géographique. On n’a qu’un total.
De son côté, Kuaishou [qui édite une application de vidéos courtes] annonce avoir réussi à abaisser à moins de 1,2 l’indicateur d’efficacité énergétique (PUE) de son centre de données d’Ulaan Chab, un centre qui utilise 93 % d’électricité verte. Des chiffres plutôt flatteurs… Cependant, la section consacrée à la gestion des ressources en eau ne met en avant que deux points positifs : l’utilisation d’eaux recyclées au siège, à Pékin, et la construction d’un bassin de récupération des eaux de pluie à Ulaan Chab. Or un seul bassin de récupération pour une consommation d’eau de l’ordre de 10 millions de mètres cubes paraît bien dérisoire.
Le rapport ESG d’Alibaba est un peu plus détaillé. Le PUE de ses centres de données est descendu à 1,187. Mais si l’on examine plus précisément l’efficacité de son utilisation des ressources en eau (WUE), l’impact hydrique de l’infrastructure apparaît neuf fois plus important en mode refroidissement par évaporation (1,799 litre par degré) qu’en mode refroidissement par air (0,205 litre par degré).
Autrement dit, dans un centre de données, le passage au refroidissement par évaporation dans le but d’économiser de l’électricité entraîne une augmentation considérable de la consommation d’eau. En 2025 sont entrées en vigueur de nouvelles normes sur l’utilisation des ressources dans les centres de données. Ce réglement précise qu’une WUE comprise entre 1,2 et 2,0 correspond à la catégorie 3 – médiocre. Avec 1,799, Alibaba est bien dans cette catégorie.
Penchons-nous enfin sur le cas de Huawei, le premier acteur à s’être implanté à Ulaan Chab, dès 2013. Comme l’entreprise n’est pas cotée en Bourse, elle n’est pas tenue de publier un rapport annuel de durabilité. Résultat, ce géant du secteur garde depuis longtemps à l’abri des regards ses données sur sa consommation d’eau.
Une ressource pas comme les autres
La question des ressources hydriques est pourtant bien différente de celle de l’électricité. Si celle-ci vient à manquer, on peut toujours construire des centrales électriques, installer des panneaux photovoltaïques, ou mettre en place des lignes à très haute tension pour l’acheminer d’une région à l’autre. Avec l’eau, c’est impossible.
À Ulaan Chab, les précipitations annuelles moyennes sont inférieures à 400 millimètres, avec une évaporation qui atteint 2 000 millimètres. La seule source d’eau disponible provient des nappes phréatiques, mais l’eau n’y coule pas comme au robinet ; c’est un capital écologique qui s’est constitué au fil de milliers, voire de dizaines de milliers d’années par infiltration progressive. On aura beau respecter toutes les formalités administratives, une fois ces ressources épuisées, on ne peut plus les exploiter.
Cela veut aussi dire que l’approvisionnement en eau est conditionné à un lieu donné, contrairement à l’électricité qui peut venir de loin. Une fois pompée, l’eau d’un village l’est définitivement. Et ne peut être compensée par de l’eau acheminée d’ailleurs.
En cas de grave sécheresse, à l’avenir, les éleveurs seront en droit de demander pourquoi les centres de données étrangers à la région peuvent bénéficier d’un approvisionnement stable en eau, alors que, eux, les habitants du coin, sont contraints d’économiser cette ressource et de fermer leurs puits ancestraux.
Que dit la loi ?
En réalité, la réponse à cette question se trouve déjà dans la loi. L’article 21 de la loi chinoise sur l’eau prévoit clairement que “l’exploitation et l’utilisation des ressources hydriques visent avant tout à satisfaire les besoins en eau potable des habitants des zones urbaines et rurales, tout en tenant compte des besoins de l’agriculture, de l’industrie, de l’écosystème, ainsi que de la navigation”. Le législateur enfonce le clou au paragraphe suivant :
“Dans les régions arides et semi-arides, il convient de prendre en compte les besoins en eau des milieux environnants avant toute exploitation et utilisation des ressources hydriques.”
La loi établit donc clairement les priorités. Mais dans la pratique, les investissements et les recettes fiscales générés par un centre de données d’une capacité de 1 gigawatt pèsent bien plus lourd dans la balance que les troupeaux de quelques milliers d’éleveurs.
Les 89 projets de centres de données d’Ulaan Chab sont aujourd’hui en grande partie sortis de terre, proposant des puissances de calcul toujours plus grandes, et on voit se dessiner peu à peu les plans du parc de DeepSeek, d’une capacité de l’ordre du gigawatt. Dans le même temps, les autorités viennent de rendre publics les premiers cas d’infractions relevés dans le cadre de leur campagne de lutte contre les prélèvements d’eau illégaux à Ulaan Chab.
Dans ces villages où le niveau de la nappe phréatique baisse d’année en année, les éleveurs n’ont aucune idée de ce qu’est le WUE, ne comprennent rien aux rapports ESG à la belle mise en page et se moquent bien de savoir combien de centaines de millions de paramètres compte un grand modèle de langage. Ils constatent simplement qu’il leur faut creuser de plus en plus profond pour avoir de l’eau dans leurs puits. Et que, petit à petit, inexorablement, leurs troupeaux maigrissent.