A la source des Jardins du lac de Bambois, le ruisseau de son enfance qui coule dans ses veines
Les Jardins du lac de Bambois célèbrent cette année leur 30e anniversaire. On vous raconte cette belle histoire par la mémoire du fondateur de ce rafraîchissant eden populaire, Christian Lalière. Évoquer le sauvetage du lac, c'est tirer le portrait de ce visionnaire de presque 80 ans.
Soudain, sur sa terrasse encerclée par une armée de plantes, à la lisière du hameau de Haut-Vent, son oreille se tend. "Tiens, des hirondelles repassent. Cela fait longtemps. Elles ont dû se cacher un moment pour échapper à la chaleur", s'interrompt-il. L'effondrement de la biodiversité, ce psychologue de métier né en 1946 semble le ressentir dans sa chair, lui qui, gamin, courait par les sentiers et accompagnait son père à la pêche, dans les eaux poissonneuses du lac de Bambois. Son regard balaye le gazon de sa propriété, jauni par une sécheresse exceptionnelle.
Si on le rencontre ce vendredi matin, c'est pour remonter le fil du temps. Évoquer avec lui l'utopie qui a façonné sa vie et qui prend sa source dans le ruisseau de son enfance, le Ry de Fosses, qui coule toujours en contrebas de sa maison. Le sujet ravive sa parole abondante, parfois torrentielle. On en tirerait un récit cinématographique. Le sauvetage du lac de Bambois, il ne le déroule pas comme une chronologie. Il en raconte le sens, avec la volubilité d'un conteur.
Sa mémoire restitue avec netteté, et la vivacité d'une eau qui coule, le cadre pittoresque. Il se souvient de son papa qui travaillait au charbonnage, descendait du train au point d'arrêt et filait aussitôt pêcher au lac. Le petit Christian le rejoignait à vélo. "Je lui apportais le repas préparé par ma mère, une casserole de pommes de terre avec du lard, ainsi que les cannes à pêche."
Découvrir le lac en y pêchant avec mon père fut un choc dans ma vie d'enfant de 7 ans, écrit-il dans ses mémoires.
Pour le psychologue, la protection de la nature et l'éducation relèvent d'un même principe. "Un enfant, c'est comme une fleur, il faut en prendre soin."
Lui, il ne pêchait pas encore. Il contemplait la beauté toute simple. Il écoutait le murmure du ruisseau qui serpentait au bas de sa rue. "Il m'avait vraiment émerveillé. Tout autour régnait ce superbe environnement. Très tôt, j'ai ressenti la force de la nature, vibré devant la beauté des paysages", rappelle-t-il toujours en conférence, quand des habitants de Fosses l'interrogent sur les raisons qui l'ont amené à dessiner, puis à réaliser, ces Jardins faisant tampon avec le lac.

Un crève-cœur
Plus qu'un terrain d'aventures, ce ruisseau est une école à ciel ouvert. Le petit Christian Lalière y soulève les pierres, observe les larves, suit les insectes, s'émerveille des écrevisses. "Le ruisseau fut pour moi un maître, mais avant tout un ami", confie-t-il.
Comme les chanteurs Garou et Michel Sardou ont entonné en tandem La rivière de notre enfance, l'un se souvenant de rumeurs de vagues au bout de l'océan et l'autre de ces Noëls brillant dans la neige et le froid, Christian Lalière rouvre l'album aux souvenirs. Lui, il se souvient d'un lac vivant, de goffes aux eaux pures (un mot wallon désignant un élargissement soudain du ruisseau), de sublimes baignades, des cabrioles des hirondelles et du bourdonnement en vol des hannetons. Il se souvient de parties de pêche, de ses vieux camarades de jeu attrapant des truites, d'Octave et son cheval de labour, des petites étables.
Plus tard, le jeune Christian remontera le cours de ce ruisseau. De méandre en méandre, il découvre qu'il prend naissance au lac de Bambois. Une révélation. Sans le savoir, l'enfant, puis l'adolescent, vient de rencontrer le décor qui va tracer la route de son existence. Les années passent. Psychologue de profession, il accompagne des enfants et des familles précarisées, carencées en affection. Mais, à un moment, l'appel de l'eau, plus fort que tout, revient chuinter à ses oreilles.
"Je n'aime pas le mot résilience. Car c'est demander aux gens
de s'adapter à l'inacceptable. Je préfère parler de résistance".
Et le temps va. Il va et il efface, il délaisse, il lasse. Vient le temps de l'abandon de ce site majestueux, soudain boudé par une société craquant pour des loisirs plus lointains. Christian Lalière ne reconnaît plus ce qui a baigné ses jeunes années. Le plan d'eau, devenu dépotoir, déguste des eaux usées. "C'était un égout et un crève-cœur", souffle-t-il. Une idée le bouleverse : son fils, Frédéric, né en 1974, ne connaîtra jamais les paysages préservés qui furent les siens, dignes d'un peintre. "Il avait cinq ans, je me suis mis à comparer, en vivant toujours au même endroit (il a repris la maison de ses parents). Les chemins de mon enfance, juste habités de vaches, ont vécu l'assaut progressif et rectiligne de nouvelles maisons. Là, j'ai senti que je devais mener un combat pour revivifier les explosions de vie de mon enfance", écrit-il.

Il a, chevillée au corps, la conviction qu'il n'est pas trop tard pour transmettre autre chose qu'un monde abîmé. Alors, il remue ciel et terre pour que l'utopie – rendre à Bambois la poésie de son enfance – devienne réalité. Il monte un dossier intitulé "SOS Bambois" (voir ci-contre).
La promenade s'impose. On doit l'accompagner là où il se revoit encore attraper une truite de 2 kg. C'est à quelques minutes à pied de chez lui. À travers l'eau qui coule sans fin, où les reflets de la lumière d'été dansent, les souvenirs affluent à nouveau. "Regarde, ces libellules bleues, c'est d'une beauté, elles me fascinent toujours autant". Et les oiseaux, s'exclame-t-il, ils tchipèlent quelque part dans les arbres. "C'est le petit d'une buse qui s'autonomise" fait remarquer ce scientifique et poète. L'atmosphère transpire le terroir et le vivant. "Quand j'étais enfant, j'avais une vision de l'avenir positive. Il faut s'efforcer à espérer mieux, même si ça semble plus compliqué. Le combat est loin d'être terminé."
Si les Jardins du Lac ont 30 ans, le rêve originel, lui, en a 70. Il est né là, un matin d'enfance, dans l'eau claire d'un ruisseau où un petit garçon découvrait émerveillé, sous les pierres, un monde invisible. "Et tellement fragile", conclut-il à l'aube de ses 80 étés.
L'INTERVIEW
Les jardins, Christian Lalière les a pensés. L'IDEF – (Institut de Développement de l'Enfance et de la Famille)–, dont il fut le fondateur et le premier directeur, les a réalisés. Il a dû batailler, obtenir des soutiens, mais il a été suivi. Ces jardins, de la Découverte, de la Poésie et du Savoir, sont une métaphore de la vie humaine.
Quand avez-vous compris que les jardins devaient raconter la vie humaine plutôt que simplement montrer des plantes ?
Plus tard, pendant mes études. Ce qui m'a frappé très fort, c'est la notion de jardin d'enfants. On parlait beaucoup de pédagogie, de l'importance de la prime enfance. J'ai toujours pensé qu'il y aurait beaucoup moins de maltraitance s'il y avait plus de bientraitance. Un bon jardinier prépare sa terre, il prend soin de ses plantations. C'est exactement comme dans une famille. Un enfant, c'est comme une fleur, il faut en prendre soin.
Un aménagement spécifique vous rend-il particulièrement fier ?
Ce qui est le plus extraordinaire, dans le fait que l'utopie a abouti, c'est qu'on puisse re-nager dans le lac, alors que c'était un égout. Il est redevenu un espace de natation. Pour moi, l'eau incarne le combat le plus important des décennies à venir. Sans eau, il n'y a pas de vie. Sauver Bambois, c'était avant tout sauver un espace aquatique qui était devenu une vitrine de la pollution humaine. Et aujourd'hui, c'est l'une des meilleures eaux de Wallonie.

Quand vous vous promenez seul ici, revoyez-vous encore le petit garçon qui pêchait les écrevisses ?
Quand j'entends de l'eau couler, c'est émotionnel, parce qu'il grouille de vie et que le ruisseau faisait partie de notre vie. Il n'y a plus d'écrevisses mais, aujourd'hui encore, j'ai envie de remettre mes bottes et d'aller revoir sous les pierres s'il y a encore de la vie.
À propos du lac de Bambois, vous énoncez: ce que l'homme a détruit, il est capable de le reconstruire. Or, il détruit la biodiversité par son recours immodéré aux énergies fossiles. Pourra-t-il reconstruire ça ?
Je n'en sais rien. Je suis plus qu'inquiet. Il n'y a pas que le climat. Il y a la non-capacité de l'humain à réfléchir sur l'aménagement du territoire. Je suis persuadé, en homme de gauche, que c'est le capitalisme qui détruit l'environnement. Si ça continue comme ça, je ne sais pas comment on va faire. Je ne peux pas le savoir. Mais toute la planète en crèvera.
Si vous aviez une chose à transmettre aux générations futures qui géreront le site ?
Toujours rester dans la philosophie du sauvetage. Garder à l'esprit l'aspect pratique, mais aussi l'aspect symbolique. Sauver Bambois ne s'est pas résumé au sauvetage d'un étang. On a fait passer un message. Il faut toujours croire que, même dans les moments difficiles, on peut faire mieux et aller plus loin.
SOS Bambois
En 1985, feu Philippe Moureaux, alors ministre-président de la Communauté française (devenue la Fédération Wallonie Bruxelles) vient se rendre compte sur place de la valeur du site. Cette année-là, en septembre, la Communauté marque son accord sur le principe de l'acquisition par expropriation publique du site. Il faudra ensuite attendre l'été 1991. Sous l'impulsion de la fondation Roi Baudouin, le dossier "SOS Bambois" est débloqué. L'acquisition du Grand Étang est définitive.
Le 15 juin 1996
Le 3 mars 1993, les ministres Bernard Anselme et Robert Collignon posent la première pierre. Le 15 juin 1996, il y a donc 30 ans, l'ASBL Idef ouvrait le lac new-look à toute la population. Ce fut une fête. "Le lac de Bambois et le haut du Ry de Fosses étaient sauvés. L'utopie devenait réalité. Le ruisseau de mon enfance reprenait un nouveau souffle", écrit Christian Lalière. En 2001, le site sera classé comme zone humide d'intérêt biologique et, en 2003, reconnu espace Européen Natura 2000.
José Cornil a travaillé 41 ans aux jardins du lac de Bambois (Fosses-la-Ville) : "J'ai été heureux et fier de construire quelque chose qui durerait dans le temps"Pour accéder à cet article, veuillez vous connecter au réseau internet.