À Genève, un ponte controversé de l’autisme attaque un syndicaliste en diffamation - Heidi.news
Parce qu’il a mis en copie des conseillers d’Etat et une inspectrice du travail dans sa dénonciation des conditions de travail au sein de la Fondation Pôle Autisme (FPA), Jérôme Chapuis se serait rendu coupable de diffamation à l’encontre du pédopsychiatre Stephan Eliez. Condamné en première instance, le syndicaliste a fait appel.
Parce qu’il a mis en copie des conseillers d’Etat et une inspectrice du travail dans sa dénonciation des conditions de travail au sein de la Fondation Pôle Autisme (FPA), Jérôme Chapuis se serait rendu coupable de diffamation à l’encontre du pédopsychiatre Stephan Eliez. Condamné en première instance, le syndicaliste a fait appel.
Ils sont une centaine ce mercredi 23 septembre à Genève place du Bourg-de-Four devant le Tribunal de Police, où vont s’affronter Stephan Eliez, directeur de la Fondation Pôle Autisme (FPA) et Jérôme Chapuis, secrétaire syndical au Syndicat interprofessionnel de travailleuses et travailleurs (SIT).
Ce sont des proches du défenseur des droits du travail ciblé par une plainte pour diffamation, des camarades de lutte ou des associations féministes indignés par une ordonnance pénale qui a condamné en novembre 2025 le syndicaliste à 45 jours-amende avec sursis pendant trois ans, à une amende de 500 francs et à près de 8000 francs à verser à Stephan Eliez et à la FPA pour leurs frais d'avocat.
«Un notable»
Les discours tournent autour de l’entrave à la liberté d’expression, des violences faites aux femmes ou de l’influence du plaignant, un psychiatre de renom. «C’est le procès de l’action syndicale! On est toutes les semaines aux prud’hommes pour dénoncer ce genre d'affaires, tonne Jean-Luc Ferrière, secrétaire général du SIT. La seule différence, c’est qu’aujourd’hui, la personne mise en cause est un notable.»
Notable? Stéphan Eliez est le gendre du philanthrope et écrivain Metin Arditi, qui a présidé sa fondation jusqu’en 2023. Il est professeur à l’Université de Genève et ancien directeur de l’Office médico-pédagogique (OMP). À ce titre, c’est lui qui a conçu et ouvert en 2018 le foyer de Mancy pour enfants autistes, où les maltraitances sur les enfants exercées par les éducateurs ont provoqué un scandale majeur, révélé par Heidi.news en janvier 2022.
«Remarques à caracère sexuel»
Jérôme Chapuis a pris en charge dès 2023 une vingtaine d'employées de la FPA, stagiaires ou jeunes psychologues pour la plupart. Leurs plaintes sont arrivées au SIT par un effet boule de neige, selon une enquête publiée en avril 2023 par la Tribune de Genève. Une seconde enquête du même média suivra, en mars 2024, dans laquelle des parents d’enfants autistes accusent Stephan Eliez de s’intéresser à leur vie sexuelle de façon inadéquate.
En 2023, les reproches à l’encontre de Stephan Eliez pointent un environnement de travail toxique, des psychologues sous-payées, une gestion défectueuse et un comportement déplacé de la part de Stephan Eliez: des «atteintes à la personnalité» avec des «violations de la sphère privée, menaces et pression», «des diagnostics médicaux posés sur le personnel sans qu’ils n’aient été sollicités», mais aussi «des remarques à caractère sexuel et/ou sexiste». L’intéressé a contesté en bloc.
L’émotion du prévenu
A l’intérieur du tribunal, l’ambiance est à la fois plus calme et solennelle. Interrogé sur les conséquences pour lui-même de la procédure, Jérôme Chapuis peine à retenir ses émotions. «J’ai dû expliquer à mes enfants que je suis là pour une question professionnelle, raconte-il d’une voix tremblante. Je suis atterré d'être là juste parce que j'ai fait mon travail.»
Il est spécialisé dans le secteur des soins depuis plusieurs années et, saisi par les employées de la fondation, a rédigé deux courriers pour dénoncer la situation et demander à rencontrer le Conseil de fondation. Le directeur, Stephan Eliez, ainsi que la Fondation elle-même, présidée par l’épidémiologiste Didier Pittet, répliquent en déposant plainte pour diffamation contre le syndicaliste et le SIT.
L’identité des employées
Jérôme Chapuis dit avoir rencontré une vingtaine de collaboratrices, collectivement ou individuellement, parfois à plusieurs reprises. «Leurs témoignages étaient constants, cohérents et plausibles», plaide-t-il avant de souligner que la Fondation voulait obtenir les noms des employées qui s’étaient confiées à lui. «Mais j’ai pris un engagement auprès de ces personnes, qui ont peur pour leur avenir professionnel si elles étaient identifiées.»
Et Me Vincent Spira, avocat de la partie plaignante, de relever leur absence et l’absence de valeur de leurs témoignages: «Où sont ces employées aujourd’hui?»
Du côté de l’accusation, Stephan Eliez esquisse un sourire devant l’émotion exprimée par le syndicaliste. Le psychiatre, accompagné de la présidente du Conseil de fondation, Marie-France Sarfati, reproche notamment au syndicaliste d’avoir inclus trois conseillers d'Etat et une inspectrice de l'office cantonal de l'inspection et des relations du travail dans ses courriers, ce qui constitue, de son point de vue, une atteinte à son honneur et à celui de sa fondation.
«Pas de patients insatisfaits»
L’accusé justifie ce choix d’envoyer largement ce courrier. Pour lui, ces instances devaient être mise en copie, parce que les dysfonctionnements évoqués étaient d’intérêt public et que la fondation était en lien avec plusieurs départements.
Stephan Eliez souligne de son côté que sur les 1300 à 1500 familles qui consultent à la FPA chaque année, «il n’y a jamais eu de patients insatisfaits.» Une affirmation qu’il base sur des enquêtes de satisfaction anonymisées comportant une trentaine de questions et soumises systématiquement à la patientèle.
Pour ses employées féminines qui constituent la grande majorité du personnel employé en pédopsychiatrie, Stephan Eliez affirme avoir pris des mesures de protection. Notamment à l’intention des collaboratrices enceintes ou ayant de jeunes enfants. «Elles font face à une exposition supplémentaire du fait qu’elles travaillent avec des enfants autistes», déclare le pédopsychiatre. Un collaborateur externe a également été désigné pour faire la médiation en cas de malaise éprouvé par des membres du personnel.
Le verdict attendra
Des mesures insuffisantes pour la défense, qui soutient l’absurdité de la plainte. «Un syndicaliste qui a fait une lettre dans le cadre de son travail se retrouve embarqué dans une procédure pénale, dénonce son avocate, Me Céline Moreau, qui plaide en compagnie de Me Olivier Peter. Ce genre de mesure, contraire au droit à la polémique dont jouissent les syndicats, n’a qu’un seul effet: dissuader la dénonciation de pratiques abusives dans le cadre professionnel.»
Durant les débats, Me Spira questionne pour sa part l'envoi de la lettre aux conseillers d'État, y voyant «un moyen de pression» qui, selon lui, «n'a manifestement pas fonctionné».
À l’issue de 9 heures d’audience, le président du Tribunal, Gaétan Droz, annonce que le verdict attendra. Trois scénarios sont possibles: l’acquittement, une diffamation avérée assortie d’une seconde audience pour faire valoir la vérité et la bonne foi du prévenu, ou encore la diffamation avérée avec condamnation et seconde audience pour plaider la peine. «Nous irons ensuite au Tribunal fédéral, voire à la Cour européenne des droits de l’Homme, s’il le faut», souffle une proche du prévenu.
Sarah Zeines est journaliste indépendante. New-yorkaise d’origine, diplômée en sociologie de l’Université de Genève, elle s’est lancée il y a 15 ans dans le journalisme en Suisse. Elle a collaboré entre autres avec Le Matin Dimanche, 20Minutes, The Geneva Observer, Ecstatic Integration, Le Temps, et bien sûr Heidi.news, pour qui elle a déjà signé trois Explorations: «Il n’y a plus d’enfant normal», «Fous des animaux» et «La vérité sur le vélo». On peut la voir sillonner Genève sur son vélo électrique, un Tern gris sobre mais robuste.
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