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À Floreffe ou à Beauraing, comment dirige-t-on un centre culturel? Nous avons posé la question à Laura Latour et Stéphane Martin

Visages bien connus de la vie culturelle namuroise, Laura Latour et Stéphane Martin sont respectivement arrivés à la tête des centres culturels de Floreffe et Beauraing, en juin 2026. Quelques semaines plus tard, ils dessinent les contours de cette fonction couteau suisse. Rencontre croisée.

Autour du café, ce matin-là, il y a Laura Latour, visage de la candidature de Namur au titre de capitale européenne de la Culture en 2030 (finalement, enlevé par Leuven) et précédemment du KIKK Festival. "J'avais des propositions à Bruxelles, mais je voulais revenir au territoire local, avec un pouvoir de décision et la possibilité de construire des projets à partir du terrain, avec les gens."

De l'autre côté de la table, il y a Stéphane Martin, une carrière de 24 ans "et huit boulots différents" au sein de feu la Médiathèque/Point culture à Namur. Aujourd'hui, le Biévrois travaille dans la commune voisine. Fini les longs trajets, d'une traite, il est plus vite rentré chez lui mais aussi plus facilement reparti en cas de spectacle ou réunion programmé en soirée.

Laura Latour a pris la direction du centre culturel de Floreffe (avec 6 employés, 3,4 équivalents temps plein) dans le parc de Franière, Stéphane Martin, lui, celle de Beauraing (8 personnes, 6 ETP). Rencontre.

Bonjour à tous les deux, vous voilà tous les deux à la tête d'un centre culturel. À Floreffe, à Beauraing, mais aussi ailleurs, le milieu traverse de nombreuses difficultés, avec de nombreuses directions sur le flanc.

Stéphane : C'est un métier de plus en plus compliqué, parce qu'il est multitâche. Il y a un fameux turnover et beaucoup de burn-out. Il y a 50 choses complètement différentes à faire quotidiennement : contacter la Commune pour deux barrières, être en relation avec une compagnie, réfléchir au catering, etc. Je découvre la fonction et je comprends qu'il faut se préserver, soi mais aussi l'équipe autour. Tout est enthousiasmant, ça peut vite ne jamais s'arrêter.

Laura : D'autant plus que la programmation s'étale sur les soirs, les week-ends. Il y a des contraintes budgétaires, décrétales… Chaque jour, il y a des dizaines de compagnies qui nous invitent à aller voir leur spectacle. Comment trier, que décider aller voir ?

Par le décret, la direction est à temps plein. Puis il y a les autres postes : animation, communication, administratif, finances, technique, régie, logistique. Comme nous formons de petites équipes, on doit parfois palier. 3,4 équivalents temps plein, ce n'est pas grand-chose pour une cinquantaine de manifestations par an.

Car il y a la programmation officielle, et toute la partie invisible.

Stéphane : Ce qui s'affiche nos sites, les événements pour lesquels on peut acheter un ticket, c'est effectivement une petite partie du travail. Le tout public ne le voit pas, mais, à Beauraing, le volet "théâtre à l'école" est aussi imposant que notre programmation officielle, visible. 15-20 spectacles par saison, 20 pour les écoles, des locations, des conférences. Finalement, on arrive vite à 80-90 prestations.

Laura : Il y a aussi les stages, qui sont tantôt portés par nos équipes, tantôt par des personnes extérieures. Un de nos animateurs propose par exemple aux enfants de créer des instruments de musique à partir de matériel de récupération. Un centre culturel met aussi à disposition certaines de ses infrastructuresnes pour des associations et partenaires culturels, leur prête du matériel. Il a aussi ce rôle d'accompagner des artistes, des structures. C'est invisibilisé pour le grand public alors que gérer les calendriers, les demandes, la technique, ça prend un temps dingue. Certains ont l'impression que ça tombe du ciel. Mais non, cela a une valeur, nous organisons nos équipes à ces fins, ça fait partie de nos missions.

Avec qui collaborez-vous, par exemple ?

Laura : Nous avons des compagnies de cirque, de théâtre. Puis, un cycle de conférences en éducation permanente, une par mois, par les Ateliers du Savoir, un groupe de citoyens. Dans d'autres salles, il y a du hip-hop, de la danse contemporaine. Puis, nous lançons notre concept des scènes ouvertes qui permet de découvrir d'autres talents (NDLR. premier acte, ce 14/10 au Studio). Un centre culturel, c'est à la fois un outil de démocratie, de dialogue, d'émancipation.

Stéphane : À Beauraing, plusieurs compagnies de théâtre amateur répètent tout au long de l'année dans nos locaux. Le cercle historique y tient des conférences comme la maison médicale. Parfois ce sont des partenariats, parfois des locations, mais il faut de l'accueil, du personnel, des régisseurs. Maintenant, on ne peut pas tout suivre non plus. Une journée n'est jamais l'autre, une heure non plus, ça passe super vite. Un des gros enjeux à la direction, c'est d'arriver à gérer les heures supplémentaires. Dans un centre culturel, on travaille sur un territoire d'action respectif, donc personne ne se tire dans les pattes. On en fait quelque chose de plus grand, en mutualisant, en allant chercher des partenaires.

Le public est-il le même à Namur qu'à Beauraing et Floreffe ?

Stéphane : Je ne sais même pas encore le dire. Mais je crois que le public regarde en priorité ce qui passe à Namur. Par réflexe, parce que c'est plus visible. L'un de mes objectifs, avec le temps, serait d'inverser la tendance : aller voir ce qu'il se passe à côté de chez soi, avant de pousser la porte des grands lieux centraux.

Laura : C'est l'occasion de rencontrer des gens qui vivent à côté de chez soi, dont on ignorait l'existence, discuter avec eux. Après les spectacles, je veux faire en sorte qu'ils puissent débattre autour d'un verre.

Et à Beauraing, il y a le ciné-soupe, certains jeudis !

Stéphane : Nous projetons 10 films sur l'année. À 19h : on boit de la soupe, à 20h, on regarde, à 22h, on boit encore. C'est comme ça qu'on me l'a vendu, je trouve ça sympa.


Aller vers les jeunes et vers les villages

D'ici à juin, tant à Beauraing qu'à Floreffe, la saison bat son plein avec de l'humour, des spectacles, des concerts, des moments pour les familles. Une programmation qui s'inscrit sur le long cours, au sein d'un contrat-programme.

Laura Latour : Le nôtre va de 2026 à 2032 et s'intéresse notamment à concerner la jeunesse. En travaillant dans un horizon de deux mois pour la jeunesse, on ne peut rien leur promettre. Mais six ans ! Si l'on prend maintenant des gamins de 12 ans ; dans 6 ans, ils seront adultes, et ce sont eux qui feront le monde de demain. Comment grandir avec eux, comment leur donner une vraie place. Et s'ils restent à Floreffe, comment cela peut-il être converti dans d'autres projets ? L'idée sera avec eux, de bouger un peu le curseur et de nous ajuster, pour qu'ils aient des espaces et des endroits où faire, où dire, où programmer.

Stéphane : Notre contrat-programme s'étale de 2025 à 2031. Notre axe important s'appelle le village et vise la décentralisation. Ce n'est pas nouveau, il y a eu des essais non concluants : venir dans un village avec un projet, ça ne fonctionne pas. Ici, tous les deux ans, nous choisissons un village, Vonêche pour l'instant. Ce contrat-programme permet de prendre le temps de rencontrer les gens, d'interroger leurs envies puis de les articuler. C'est une émergence d'idées incroyables. La concrétisation viendra début 2027 à Vonêche.

Le deuxième pilier important, ce sont les rencontres avec le jeune public. Il y a 9 500 habitants à Beauraing, et en journée il y a près de 3 000 étudiants : trois écoles secondaires, une école primaire. Nous voulons que chaque élève, de chaque école de Beauraing vienne une fois par an au centre culturel voir un spectacle. On plante des graines. Ce sont des projets fédérateurs, nous travaillons avec les profs. La tendance est de proposer un classique, l'idée est donc de trouver quelque chose d'un peu innovant dans les classiques.

Laura : Bien souvent, les parents croient que c'est l'école qui organise ça, et pensent payer le prix total, alors qu'il y a toute une partie qui est prise en charge par le centre culturel, avec une organisation, un travail de programmation, de vision préalable des spectacles pour toucher juste.

Stéphane : Un centre culturel, c'est vraiment pour les citoyens, avec les citoyens. Rien ne se crée dans notre coin.

"Programmer dans les parcs pour que les gens prennent leur place"

De quelles infrastructures, disposez-vous ?

Stéphane : Notre centre culturel, c'est une ancienne église avec une salle chaleureuse de 150 places assises sur gradin ou 250 places debout. L'essentiel de notre programmation s'y tient. Dans nos bureaux, plusieurs locaux accueillent des réunions, des répétitions de la Rock's Cool ou de compagnies.

Laura : Une des difficultés à Floreffe est que nous n'avons pas vraiment une salle appartenant au centre culturel et qui soit hyper confortable. Je réfléchis à comment en faire une force. Notre centre est à Franière, au-dessus de la bibliothèque communale. Il ne dispose pas de salle sur place mais d'un grand parc, avec une plaine de jeux, précieux pour les stages et notre fête du parc en août.

Nous avons la gestion du Studio, à Floreffe, une salle de 70 personnes, en face de l'abbaye, c'est l'opportunité de faire venir des artistes-pépites. Les membres de notre organe d'administration ont créé des gradins. C'est flexible et nous pouvons l'ouvrir sur un jardin.

Nous louons également les salles communales. Celle de Floreffe permet d'accueillir 150 personnes tout en étant plate, ce qui engendre parfois des problèmes de visibilité. Nous utilisons aussi la salle de Floriffoux, un peu plus petite. Lors de nos Catch Impro, nous montons une scène, un ring au milieu de la salle. En fonction de ce que nous organisons, nous avons plusieurs possibilités.

Puis, vous pouvez vous extérioriser.

Stéphane : Les décentralisations, c'est vraiment du cas par cas, des salles de fêtes, des églises. Il y aussi le parc du Castel. L'équipe du festival Beauraing is not Dead y a retapé une petite cabane, ils y ont fait quelques concerts. Le projet Echoes of the Sun, dont nous sommes partenaires, y a rassemblé 1000 spectateurs, il y a deux ans. Ce sont des projets ponctuels. Un fameux événement se prépare pour août 2027. J'aimerais également collaborer avec les Sanctuaires, il y a plein de possibilités.

Laura : Nous travaillons de longue date avec les salles du Moulin-Brasserie à l'Abbaye. J'aimerais plus exploiter les espaces publics. Les citoyens ne se sentent parfois pas légitimes à entrer dans un lieu plus intime. Programmer dans les parcs, sur les places, leur permet de prendre leur place. Différentes portes d'entrée, c'est important. Il faut casser cette idée selon laquelle il faut absolument une très belle salle pour programmer quelque chose. Des grandes salles peinent à se remplir. Septante places, c'est très bien, aussi pour faire émerger des artistes.


Que reste-t-il…

… de Namur 2030 ?

Laura Latour : Le dossier a été transféré au service culture de la ville de Namur. Je crois qu'il reste beaucoup de connexions, de synergies entre ces gens qui ne s'étaient jamais rencontrés auparavant. À titre personnel, ça m'a appris plein de choses, ça m'a permis de voyager, de voir comment on faisait ailleurs, quel rôle y avait la culture. Ça laisse des réseaux, des personnes avec qui je peux travailler encore. Il y a aussi eu plein d'embryons de projets, à voir comment ils seront développés. Ça a participé à la visibilité et la notoriété de Namur sur les scènes belge et européenne.

et de la Médiathèque ?

Stéphane : Les bâtiments des différentes implantations vont probablement être vendus. Le personnel a été licencié. Les médias ont été en partie légués à la Bibliothèque Royale, dans un but de recherche. Une autre grosse partie sera dispatchée dans les bibliothèques centrales de chaque province, et devrait recommencer à voyager dans les bibliothèques locales. Encore faut-il que ce transfert de médias se mette en place dans les bibliothèques. Peut-être y aura-t-il des personnes engagées pour les gérer ? Une collection, c'est beau, mais si on ne la fait pas vivre…

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